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Coercitio Cordis

Il était là, dans le salon. Depuis bien des années tapis dans l'ombre, oublié, attendant sous un drap épais et jauni par le temps. Surplombé au mur par des prix de conservatoires encadrés aux verres poussiéreux. La lumière n'entrait plus que rarement dans la grande pièce, les volets restant le plus souvent tirés sur ces années de joies passées. Des raies de lumière zébraient la pièce obscure au gré des lents et paresseux mouvements du soleil éclatant dans un ciel le plus souvent bleu et sans nuage. Ses rayons traversaient l'espace, en une fraction plongeant sur cet endroit, sillonnant entre les pins aux travers des chants enivrants des cigales pour frapper violemment, en fin de course, contre la barrière infranchissable des vieilles persiennes grises à la peinture écaillée. Contenus sur la terrasse surplombant la mer certains encore, les plus vaillants, en un dernier effort, trouvaient la force d’y rebondir pour aller faire scintiller les vagues en contrebas du chemin escarpé sillonnant jusqu’à la petite plage coincée entre le blanc des rochers et le turquoise de l’eau.

La vieille dame en noir, en robe longue et austère ajustée à la victorienne passa une dernière fois devant, dans le salon qu’elle traversa en direction de la terrasse. Elle entrouvrit les persiennes entre lesquelles elle se faufila dans une suite continue de trottinements menus et insignifiants de petite souris.

L’été se terminait et sans que ce ne fût encore l’automne, cette journée en annonçait les prémices. Le vent était plus frais, l’air plus vif. Machinalement sa main agrippa le châle qui recouvrait ses épaules, comme pour se rassurer de cette présence dont elle avait douté en un instant d’une brièveté extrême. Imperceptiblement ses doigts longs et fins s’étaient crispés sur la laine grise. Les ramilles de pins regroupées par le vent formaient de petits tas sur le sol de ciment brisé de quelques lézardes. Elle tira une chaise en fer forgé qui crissa légèrement sur le sol tant elle avait du mal à la soulever et s’assit devant la table ronde piquée de rouille en laissant échapper un soupir. Elle s'y appuya et se mit à scruter la mer. Tout était calme autour d’elle, le vent en de longs souffles amples jouait avec les plus hautes branches des pins qui comme de gros chats semblaient faire le dos rond en réponses aux caresses de leur maître.

Ses yeux clairs d’un vert franc se perdaient dans les vagues. Des pensées surement lui revenaient et un sourire commença à s’esquisser d’abord presque douloureusement aux commissures, comme tiré de forces par quelques pensées heureuses peut être, mais dont le sentiment de perte serrait finalement l’âme. Et puis cela passa et le sourire quoique perdu fut enfin débarrassé de toute trace de tristesse.

Elle avait tant aimé cette maison... Elle y avait tant de souvenirs et y avait passé tant de temps. Toute une vie, sa vie était désormais indissociable de ces murs hauts et puissants. Et pourtant elle allait devoir les quitter, elle le savait. Ses souvenirs lui resteraient à jamais, cela aussi elle le savait et cette idée, qui lui était plaisante et à laquelle elle se raccrochait, la rassurait. Elle s’efforça de tout oublier un moment se fixant sur l’instant présent afin qu’il lui soit agréable. Elle aurait à tout jamais ce moment là en elle. Il lui appartiendrait à jamais, surement pour toujours.

 

La terrasse immobile fut balayée par une rafale de vent. Quelques feuilles tourbillonnèrent sur place avant de se figer de nouveau, si rapidement que l’on aurait pu croire que le vent jouait à un jeu d’enfant.

 

Des notes de musique arrivèrent du salon. On sentait que les petites mains à l’origine de la mélodie étaient mal-assurées et un peu maladroites à se déplacer correctement sur les touches. Mais de toutes les façons qui blâmer ? Depuis combien de temps le piano n’avait donc-t-il pas été accordé correctement? Ce maudit accordeur qui ne passait jamais ! Cette pensée amusa un peu la grand-mère. Elle avait pourtant interdit à la petite d’y toucher avant que l’accordeur... Mais cela faisait si longtemps que le rendez vous était repoussé et que la petite lorgnait dessus... A quoi bon sévir et interdire ? Un piano n’était-il pas fait pour la musique ? Hier encore elle se serait mise en colère, et pour de bon, mais ce jour là, elle devait être de bonne humeur car tout cela la faisait plutôt sourire et la mélodie quoique jouée de façon un peu hésitante et maladroite lui réchauffait le cœur et même le lui faisait battre un peu plus fort. Cela lui rappelait des souvenirs et elle savourait ce moment, le paysage, les sons cet endroit familier qu’elle aimait tant.

Elle entendit la voix de sa fille qui grondait Martine. Elle le regretta un peu, d’autant plus qu’elle se sentait responsable. Les notes cessèrent.

Un instant plus tard la petite apparut sur la terrasse tenant à deux mains un verre de citronnade. Elle avançait lentement en se concentrant sur le balancement du liquide que sa mère avait du lui recommander de transporter avec prudence pour ne rien casser ou renverser.

Elle ne relâcha son attention qu’une fois sa mission totalement accomplie, le verre posé sur la table devant sa grand-mère. Elle restait plantée devant elle, lui faisant un large sourire.

- Maman m’a dit que tu aurais surement soif et que je t’apporte du citron. 

La vielle dame avança tendrement la main pour caresser la joue de l’enfant.

- Merci ma chérie, j’avais un peu soif, ta mère a raison 

Martine avait du mal à cacher sa fierté.

- Tu joues bien tu sais, moi j’avais un peu plus que ton âge lorsque mon père l’a fait venir d’Italie, ce piano. Le camion qui l’a amené me semblait énorme. Et il en a eut du mal à le livrer. La rue n’était pas comme maintenant. Elle était plus étroite et moins bonne, en terre battue et toute bosselée par les racines des grands pins. Il en a fallu des hommes pour le décharger et le rentrer à l’intérieur.

La petite n’en montra rien mais elle était soulagée que sa grand mère ne lui dise rien à propos du couvercle remonté et des quelques notes jouées.

- Et pourquoi tu ne joues plus toi ? Maman dit que tu joues bien, elle m’a montré que tu as des prix et que tu es la première. 

- Oui, autrefois je jouais. Mais désormais, à cause de mes mains je ne peux plus.

Et elle se sentit soudain comme embarrassée que la petite put voir ses mains tremblantes, blanches, décharnées piquées de tâches de vieillesse sombres.

- Elles ne sont pas très belles... prononça-t-elle en un souffle comme pour s’excuser. Encombrée elle ne savait qu’en faire. Finalement elle les joignit ensemble bien à plat, devant le verre qui venait de lui être apporté.

Mais la petite n’y fit pas attention.

- Je veux apprendre à jouer pour pouvoir jouer aussi bien que toi quand je serais grande.

- Je ne peux que t’y encourager ma chérie. C’est bien du temps à passer mais la musique apporte tant de joie et de satisfactions. Et en plus ce piano en particulier est magique, sais-tu ?

-Ah... ?

- Il est très ancien, il a été fabriqué en Italie par un maitre, il y a longtemps et c’est mon père qui me l’a offert. C’est la première des choses qu’il avait choisi et acheté pour la maison, avant même les meubles. Il a été installé le jour de notre arrivée et depuis il n’a plus bougé.

Un jour, je suis certaine que tu sauras en jouer au moins aussi bien que moi.

- Tu m’apprendras, grand-mère ?

- Oui, oui. Dit la vieille dame en riant un peu, de la gourmandise dans le regard de cet enthousiasme qui lui faisait tant plaisir et qui la ramenait à bien des souvenirs.

- Merci, oh, merci ! Je vais le dire à maman.

Et Martine parti rapidement, mais sans courir, parce que cela ne se fait pas, annoncer la nouvelle à sa mère.

En passant devant le piano, elle ralentit à s’arrêter. Encore une fois elle déchiffra l’inscription calligraphiée en lettres d’argent sur sa façade et qui lui semblait alors être une inscription magique : « Coercitio Cordis ». Les deux lettres majuscules faisaient des boucles qui entremêlaient l’une dans l’autre comme une broderie en devenir dont les fils semblaient vouloir s’étirer et s’arrondir encore et encore jusqu’à former le signe de l’infini.

Elle porta ensuite son regard au mur sur lequel les prix de sa grand-mère étaient accrochés dans des cadres rutilants. Elle n’arrivait pas à tout déchiffrer.

Elle resta un court moment perdue dans ses pensées, si totalement immobile qu’on aurait pu croire que le temps lui même avait marqué une pause en cet instant. Puis elle reprit sa marche, à petits pas pour aller trouver sa mère et lui annoncer la bonne nouvelle.

 

La vieille dame ne savait plus trop depuis combien de temps elle était sur la terrasse. Peut être pas très longtemps finalement, quelques grosses minutes, deux petites heures... Il lui suffirait de regarder à sa montre, mais il lui semblait qu’elle avait un peu de temps encore, elle aimait à le penser, aussi elle resta là jusqu’à ce que la lumière tombe un peu. Il faisait un peu plus frais. Le soleil avait baissé, il fleurterait bientôt avec l’horizon rougissant. Le vent était tombé, comme il a parfois l’habitude de le faire en méditerranée, figeant soudainement les arbres dans une immobilité qui semblait tout à coup, et par contraste brutal, bien peu naturelle.

Et du coup, il ne faisait pas encore froid, juste un peu frais. La mer avait pris des couleurs plus sombres, toute parcourue qu’elle était d’ombres rasantes, rapides et flottantes de ses propres vagues. Avec la chute du vent des odeurs marines iodées emplirent l’air.

Il était temps, elle le savait. Elle ne pouvait plus tarder. Elle prit une grosse inspiration et se releva lentement mais fermement résolue cette fois, il le fallait bien... Le soir allait tomber, bien trop vite lui semblait-il.

Elle trottina vers la maison et tira puis crocheta les persiennes derrière elle. Elle chercha l’interrupteur, tâtonnant un peu, le trouva enfin et l’ampoule du plafond diffusa sa lumière jaune dans toute la pièce. Des draps enveloppaient les plus gros meubles, canapé, fauteuils. Elle s’approcha d’un guéridon et remonta les lunettes sur son nez. Elle sortit un papier de sa poche et composa le numéro sur le clavier de téléphone à grosses touches ; une idée cadeau de son fils.

- Allo? Bonsoir. J’aurais besoin d’un taxi. ... Oui, c’est bien madame Aurillac. Oui la même adresse que ce matin, dès que possible. ... Merci beaucoup mademoiselle, vous êtes bien aimable, c’est parfait. Elle reposa avec soin l’appareil sur son socle jusqu’à entendre le bip, comme on le lui avait recommandé afin qu’il ne se décharge pas. Avant il existait des fils songea-t-elle...

Lentement elle traversa le salon en direction de la porte opposée donnant sur le couloir d’entrée, mais s’arrêta au niveau du piano. Poussée par une envie soudaine, elle fit deux pas vers lui et tira le lourd drap jauni qui le recouvrait. Elle éprouva quelques difficultés en le remontant tant il parut lourd à ses longs bras fins. Sous les derniers plis de la grosse toile elle trouva enfin ce qu’elle cherchait. « Coercitio Cordis ». Avec les mêmes belles boucles formées par les majuscules, comme dans ses souvenirs. Car soudainement en cet instant bien des choses lui revenaient du passé. Des sons, des images ainsi que des odeurs. Tout cela mêlés et indissociables. Elle en avait tant imaginé des histoires autours du mystère de ces deux mots d’argent. Mais le mystère désormais, en était devenu lui même la clef. Nul besoin de réponse. Elle soupira, ni triste, ni gaie. Il est ce qu’il est, songea-t-elle.

Elle savait... Elle savait de résignations en résignations il n’était plus temps ni pour la colère et les emportements ni pour la frustration.

Son appartement serait désormais trop petit. On le lui avait assez répété. Et cette maison était bien trop grande pour elle, et loin de tout. Pleine de danger pour quelqu’un de son âge. Si elle venait à tomber… Les premiers voisins étaient loin.

On lui en avait dit et répété des choses. Bien des choses. Que pour sa santé désormais, ce n’était pas sérieux ni raisonnable. Et le piano, elle n’y pensait pas, il était si lourd, son appartement serait trop petit (encore une fois) et il était si lourd et si volumineux (encore et toujours). C’était impossible vraiment, elle ne pouvait y songer sérieusement. Eh puis pour ce qu’elle en jouait désormais ! Non vraiment c’était bien inutile de se préoccuper de, et pour si peu. L’important c’était elle, sa santé, tout le reste n’avait que peu d’importance, c’était subalterne, à ranger en vrac en un gros tas. Un énorme lot de futilités, et pèle mêle y tenait la maison, le jardin, les arbres, tout ses souvenirs passés, le piano et l’inscription d’argent : « Coercito Cordis ». Il fallait sacrifier cela à son propre bien, vendre et ne plus en parler ni y penser. Si elle n’était pas capable de comprendre cela, vraiment c’est que son état était bien plus grave que... Et qu’elle cherchait à faire des difficultés à tout le monde.

Etait-ce vraiment cela qu’elle cherchait, c’était donc cela ?

Mais désormais tout cela était passé et de lassitude elle avait finit par tout accepté. Renoncé à tout et même à renoncer à sa vie. Son cœur battrait peu être désormais dans une coque vide, il n’était même plus la peine de se poser des questions, le temps était passé même sur cela, surtout sur cela.

Elle retira le drap sur le piano et sur les belles inscriptions, avec plus facilité cette fois qu’elle n’aurait cru. La grosse étoffe termina de retomber en place toute seule, dans une légèreté qui la surprit.

Elle se remit à trottiner jusqu’au couloir d’entrée sans plus s’arrêter cette fois. Elle enfila avec quelques difficultés une veste de laine grise, les manches s’accrochant de trop à celles de sa robe. Elle dut les tirer et les rajuster gauchement à ses poignets. L’opération dura de longues secondes. Une fois satisfaite de sa mise, elle entrouvrit la porte, l’air frais s’engouffra avidement à l’intérieur. Au dehors la lumière avait baissé et sous les grands pins de l’allée il n’allait pas tarder à faire vraiment sombre. Elle se retourna une dernière fois, pressa l’interrupteur et tira sur la porte. Les ténèbres, mêlées à un silence sérieux et profond envahirent lentement l’endroit, sans plus d’opposition.

 

 

 



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