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Appel en retour


Te souviens-tu comment alors s'étendaient nos journées sur des vagues de temps tièdes, épaisses comme de grosses tranches de vieux pain, et qui nous emportaient comme par bouffées passives ? Te souviens-tu des pins, en haut des falaises tombantes par des chemins de pierres escarpés sur les plages désertes? Te souviens-tu de ce temps là comme emporté et à jamais révolu derrière les voiles des siècles, bien au delà de la raison même et de toutes les morts possibles?

De ces amours salvateurs et adultères sur des lits inconnus? Du désespoir, de la honte de nos trahisons et de l'absolution de nos bras. Du sourd désespoir causé, des blasphèmes et des pleurs en perdition. Du fol espoir surnageant pourtant en cet océan d'incertitude perverse. De toi et moi en nos bras à se retenir pour ne pas s'abimer en d'insondables eaux malsaines. De nos baisés volés à travers la ville entre deux laps de vide. De cette écuelle pleine à laquelle nous étions attachés par les coliques intestinales, nœuds de nos vies et cruauté impassible de ces impasses mortes. Te souviens-tu des couchers de soleil tombant sur la mer et jusqu'à ce que la disparition de la lumière nous repousse tels des damnés vers nos foyers en ruines?

 

J'ai traversé la route. La ville semble si vide depuis ton départ. Pourquoi es tu donc partie? Toutes tes lettres je les reçois pourtant. J'y réponds comme je peux, d'ici et j'en ai tout un tas scellées sur une étagère dans ma chambre d'hôtel. Tu es partie et c'est pourtant comme si c'était moi qui ne suis plus là. Tu verrais la ville...

Un camion vient de me klaxonner, je ne devais pas traverser assez vite. La circulation d'ici est quelque chose de particulier pour un européen. A cette heure où le soleil peine encore à se lever et où ce camion constituait toute la circulation de ces rues de poussières immobilisées par le manque de vent et où rien de vivant ne bouge, à cette heure même le klaxon avait retentit pour me signifier un mécontentement.

J'irai dormir plus tard... Bien après ton retour, seulement après lui pour que mes yeux puissent se fermer enfin calmés.

Le restaurant sans nom de Mamma Sia venait d'ouvrir. J'ai grimpé sur un tabouret; l'œil réprobateur de Mamma Sia planté au dessus de son sourire éclatant de femme noire d'âge mur. La réprobation devait à voir avec le raisonnable et ce qui ne l'était pas chez moi, à boire seul, et seul blanc à venir boire ici de toutes façons. J'ai demandé un verre de Jack Lord. Je l'ai eu, et puis un autre quelques temps après. Je n'avais pas bougé, pas parlé. J'étais le seul client à cette heure matinale mais ça allait arriver, alors j'ai demandé une bouteille à emporter, j'ai laissé de la monnaie sur le comptoir et me suis tiré de là avec le trainant et immuable sourire de Mamma Sia collé sur moi.

J'aurais du répondre à tes lettres, sans doute, mais le temps s'écoulait désormais comme le sang dans mes veines, avec trop d'épaisseur et lenteur sans plus d'à coup, poussé par l'alcool bien plus que pulsé par le cœur, à la façon dont se meut une vipère entre les pierres.

Le temps et non seulement, l'espace même est étouffant ici, ils vous prennent là, en remplissant les gorges des humains, où de ce qu'il en reste, car l'humanité même tend à s'estomper et n'a rien à voir ici avec ce que j'ai pu connaître en d'autres endroits du monde. Je ne blâme pas les gens, ils sont souriant et gentils, d'une simplicité et générosité effrayante pour un occidental, mais ils me semblent tous si laids... Si seulement le temps et l'espace étaient plus humainement à ma mesure j'aurais sans doute été capable de répondre à chacune de tes lettres. Mais ne l'ai-je finalement pas fait? Sans coucher un seul mot sur le papier, certes, mais ne l'ai je pas fais toutes ces nuits, les yeux ouvert dans ces étouffantes et africaines ténèbres? Ne l'ai je pas fait dans tous les bars, dans toutes les peines et les souffrances rencontrées? Les rues sont rouges de poussière, j'avais vu des photos mais il faut y être, tu le sais. La lumière n'a rien à voir, ici; elle semble comme soufflée par une impossible trompette et vous saute au visage au milieu de notes de musiques acérés vous attaquant la cornée. Rien à voir... Je divague sans doute, mais ne te fais-je pas en le faisant une réponse, durant tout ce temps où je n'ai de cesse de te parler? Ne peux-tu pas entendre? Je t'attendrais bien. Je reviendrais presque, si je pouvais croire encore de n'être plus tout à fait inhumain. Je te répondrais bien si cela n'impliquait pas l'éventualité, le risque infime de pouvoir te revoir et de devoir te perdre à nouveau.

Et puis que te raconter, à part mes errances éthyliques, ne menant à rien, et durant lesquelles je suis resté étrangement lucide depuis toi et à l'abri de tous mes démons. Que dire sinon que je marche droit, que le matin passe a une vitesse folle alors que pourtant même il s'étire à sembler ne jamais devoir se terminer, que les verres d'alcool fort suivent les uns aux autres, que mon esprit se calme et qu'il faut ensuite le suivant, alors que mes mains n'ont pas tremblé depuis mon arrivée ici, il y a déjà... Je ne sais plus, c'était le 11 janvier, dix jours après le jour qui fut le plus funeste des réveillons passés à l'étranger. Mais ne serais-je pas fou en définitive, complètement fou de te raconter tout cela?

Pourquoi t'entêtes-tu à m'écrire, alors qu'il me semble, à être honnête, qu'il n'y ait plus rien à faire pour moi. Il n'existe plus de chemin, alors la rédemption... Quelle futilité trompeuse, à moins qu'elle n'existe vraiment à souffler par ci où par là, mais alors elle doit bien prendre garde de toujours se tenir éloignée de ma route!

Je fuis maintenant la lumière, le soleil est déjà bien trop haut pour moi et durement il commence à frapper sans relâche cette ville. Je marche pâteusement dans la poussière des rues cherchant à regagner mon hôtel au plus vite. Je n'ai plus qu'une cinquantaine de mètres à faire, mes pas s'accélèrent malgré moi qui cherche à conserver une certaine nonchalance. Mais ils se font lourds de plus en plus, mais je pense déjà à la bouteille que je vais ouvrir afin de boire dedans cet espoir qui m'assaille parfois, de pouvoir trouver le repos, de dormir calmement, sans sueur ni vision. Je vis dans cette chambre d'hôtel depuis tout ce temps, et c'est très bien selon moi, coupé du monde. A quoi bon te la décrire, elles se ressemblent toutes ici, sans luxe, rudimentaire, les rideaux éternellement tirés pour la mienne.

La réception est déserte, je monte les escaliers. Dans ma chambre, je me sens mieux, je me verse de l'eau sur le visage, j'ai trop chaud, comme toujours. Je m'assois sur le lit et je bois au goulot, profondément. Les cauchemars m'envahissent, je me rends compte que je suis épuisé, exténué, je n'ose voir en mes yeux ce que tout cela a fait de moi. Mon corps tout entier se délite tenu seul par mon esprit qui se sait seul et qui renoncerait presque, mais qui sait rester encore un peu de ce monde. Je bois encore une toute petite gorgée, pour aller mieux ou bien plus mal. Plus rien ne semble avoir d'importance désormais, les démons sortent des interstices des murs, surgissent du sol et du plafond et me dévorent l'esprit qui me tourne. Je vois des images passés et des visages à venir, espérons-le sinon qui seraient-ils tous ces gens aux figures déformés par la souffrance sinon farandoles de morts inutiles? Tout n'est que mélange impossible et mon esprit enfin se joignant à mon corps pousse comme des gémissements sourds interminablement intérieurs à pourchasser sadiquement mon âme pieuse.

Et puis plus rien, je pose la bouteille au pied du lit, présence d'esprit que de faire cela, pour sombrer vraisemblablement en cette chambre dans un repos comateux. La fin, le repos, l'inconscience, enfin.

 

Je me réveille à la nuit tombante, mais je mets un moment à me raccrocher à une quelconque réalité temporelle. Le cours du temps reprend et récupère une certaine logique. J'ai la tête lourde comme deux chevaux morts. Je dois en avoir l'haleine aussi. Je me lève et me traine sous la douche, j'en ai besoin. L'eau me rafraichit, elle serait presque fraiche. Presque... Je dois avoir une gueule de bois carabinée. Je ne m'étais pourtant pas senti particulièrement saoul la veille. Déjà le soir et déjà les ombres. La journée était passée.

Nous avons à expier, nous savions qu'un jour nous aurions à le faire et il semble que ce temps soit arrivé aussi surement que la mer est devenue océan. Certains louent la beauté des côtes de ce pays, je n'y vois que de la rudesse et de la cruauté. Les vagues ont la puissance terrible de gigantesques mâchoires et les courants semblent capables de vous avaler dans des abimes ancestraux et oubliés. Les rayons de soleil sont aux plus fortes chaleurs du jour capables d'accabler et d'hébéter les plus clairs esprits, dont je ne fais heureusement partie.

Je n'approche de l'océan seulement, longtemps après la nuit tombée et avant d'aller boire chez Mamma Sia.

Je trouve soudain une certaine beauté en cela et la faiblesse me prend à rêver que tu vois cela et que nous puissions ensemble partager ces visions terribles n'ayant rien à voir, vraiment, avec la douceur lascive de nos côtes méditerranéennes me rappelant maintenant que j'y pense et je ne sais trop pourquoi, le parfum de ta peau.

Te souviendras-tu de nous? T'en souviens-tu encore? Je n'ai aucun mal à t'imaginer, ces soirées lorsque monte le frais sous la tonnelle de notre maison en bord de mer. Le vent jouant avec ta robe, tu dois savoir à laquelle je pense, assise devant la table en fer forgé. Celle que nous avions repeinte en blanc l'été d'avant, aux premières piqures de rouilles. Un verre de rosé bien frais, ou un autre apéritif léger comme tu les aimes. J'entends presque ton rire, sais tu, me parvenir dans l’air, en un souffle, apporté par ces vents lointains et hier encore si familiers à moins que ce ne fut simplement le délire de mes sens. Je te sens parfois si désespérément proche. Car je sens aussi comme autrefois lorsque tout cela était réel, tes larmes à mes lèvres et je peux te jurer en avoir senti souvent le goût amer et salé. Mais je suis seul et tu dois l'être aussi quoique moins que moi, je l'espère finalement.

Je m'enivre la nuit en marchant sans but le long de l'océan déchainé, et les vagues font à mes pas fous de rugissants hommages. Je m'enivre le soir, sur ce sable grossier de ta tendre absence si proche, si chère que je ne fais que te sentir, finalement, ou du moins je tente de le faire. Je laisse ensuite l'océan rugir seul et je m'en éloigne, calme et nonchalant, marchant droit pour retrouver les verres pleins devant le sourire moqueur de Mamma Sia pour ce fou de blanc.

Un jour tu seras là j'espère, ou moi, et c'est pourtant ce que je redoute le plus. Je n'ai nulle crainte tant que tu es loin, je puis vivre avec toi.

Tout comme autrefois, les pies dans les arbres font encore surement parfois du vacarme.

Vacarme, comme ici dans le restaurant sans nom de Mamma Sia lorsque je reste tard. Tu sais mon aversion du jeu… J’ai pourtant joué aux dés quelques dizaines de minutes, poussés par l’insistance bourrue d’un gros homme huileux, à la chemise blanche ouverte, qui sans doute en voulait à mon argent. Mais, j’ai fait onze sept de suite. Depuis personne ne cherche plus à jouer avec moi, plus personne ne m’approche même plus. Il me semble que je fais un peu peur. Sauf à Mamma Sia qui me regarde toujours comme ce satané fou de blanc et pour qui toute sa clientèle n’est qu’un ramassis d’imbéciles.

J’ai tenté de payer des tournées avec ce que j’avais ramassé aux dés, mais il y avait dans l’air comme des humeurs de réprobation palpable. J’ai seulement de vagues souvenirs jaunis comme de vielles photos sans musique, tout se mélange plus où moins dans mon esprit, il me semble pourtant bien que c’est cette nuit là, plus tard que je me suis perdu, où était-ce que je cherchais quelque chose, le fantôme de mon esprit peut-être dans les ruelles glauques de derrière les bars. Sur une placette se dressait une petite église, et une impulsion soudaine m’a poussé à fourrer tout l’argent que j’avais gagné aux dés par une fente servant de boite à lettre. Et la porte s’est entrouverte laissant passer la froide lueur des rayons de lune à l’intérieur. Un instant j’ai cru voir, en effet, mon fantôme qui se tenait là, immobile et debout, et une terreur intense m’envahit, un frisson remonta ma colonne et emporta durant une nanoseconde mon esprit au delà de Bételgueuse. J’ai instinctivement fait un pas à l’intérieur, une vraie petite église où il faisait frais. Une statue de la vierge jetait sur moi un œil insupportablement bon et condescendant. Je ne suis pas resté plus longtemps ce soir là, me repliant dans la rue et dans ma confusion familière.

Je ne sais pas pourquoi, mais depuis cette nuit là, chaque fois en me trainant droit pour rentrer à l’hôtel je repassais par cette place et je renouvelais l’expérience.

Sais-tu alors, moi je l’ignorais, que transpirant et ivre, le désespoir collé aux trippes et dans ces états dans lesquels pourtant je me trouvais, qu’il est possible malgré tout de ressentir une certaine paix au cœur même de toute cette damnation.

 

Avant toi, j’aurais dit que seul un fou pouvait s’infliger autant de souffrance…

C’est ce que m’avait dit une fois Salazar. Se sauver un peu, pour pouvoir chaque fois se noyer un peu plus et un peu mieux, c’est surement quelque terrible vérité qu’il voulait me signifier. Tu ne bois même pas pour être ivre avait-il tristement constaté un autre jour. Mais un missionnaire ayant voué sa vie à dieu peut-il seulement tenter de comprendre un homme comme moi ?

Tu seras toujours impuissant à te recréer seul un enfer, tu ne manque pas d’arrogance, mais crois moi, tu n’en a pas le talent.

Il m’a rendu une fois visite à l’hôtel et m’a conseillé de lire tes lettres et d’y répondre. C’est le talent qui me manque en tout et pour tout, dans la souffrance, dans la piété, dans l’horreur et dans le pardon. Salazar ne me comprends pas toujours, mais il a raison, mon amour, si tant est que tu le veuilles encore, tout ne sera pas perdu. Si tant est que je renonce à tout, tout sauf à toi. Si tant est que nous nous pardonnions. Si tant est que tu sois encore là, restée à m’écouter jusqu’à ce dernier mot.

 

 

Il descendit de l'avion un peu avant midi. L'air était chaud pour la saison sans qu'il ne fasse pourtant réellement étouffant. Il avait pris un taxi. Il rentrait enfin. Devant la grille, il est resté un moment immobile. L'allée de gravier menant à la maison était comme dans ses souvenirs; bordée de pins, avec sa fontaine au milieu et dans son eau claire les poissons rouges. Il avait dans une autre fontaine et alors qu'il était enfant, une fois, passé l'après midi à en sauver un qui s'était pris les nageoires dans un vieux filet. De façon méthodique, prudente et entêté il y avait passé des heures. Il ne savait pas pourquoi soudain il repensait à cela. Le souvenir insignifiant d'un sauvetage réussit pourtant. Il poussa la grille qui grinça de façon presque joyeuse pour l'accueillir. Il remonta l'allée entra, traversa la maison largement ouverte afin que la brise légère rafraichisse les murs. Dans le jardin de derrière, l'on se trouvait au dessus de la mer, s'étendant bleue à l'infini, avec quelques voiles colorés au loin. Elle était là comme il l'avait tant de fois imaginée. Elle lisait. Il déposa une pile de lettres, non ouvertes sur la table de fer forgé blanc que la rouille recommençait à piquer. Elle leva la tête mais ne sembla pas le voir, comme si son regard glissait sur lui, ne pouvant s'y fixer.

Longtemps je t'ai écrit, dit-elle.

Il alla à la cuisine, se servit un verre de Scotch et lui ramena un petit verre de rosé avec des glaçons. Elle s’était levée, lui tournant le dos et faisant face à la mer.

Elle revint s'asseoir à ses cotés, le regard vers le large ou les goélands taquinaient les vagues. Il porta le verre à sa bouche mais ne termina pas son mouvement, il le posa sur la table. Lentement, d'abord si doucement que ça en était à peine audible, puis un petit peu plus fort, il commença enfin à parler.

 

« Te souviens-tu comment alors s'étendaient nos journées sur des vagues de temps tièdes, épaisses comme de grosses tranches de vieux pain……………………… »

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